vendredi 20 octobre 2017

Mille ans après la guerre

Carine Fernandez

Les escales, 2017


A l’aube du XXIe siècle, le vieux Medianoche goûte enfin une existence paisible. Veuf, il peut désormais fumer comme bon lui semble et savourer la compagnie de son chien Ramon sans que quiconque y trouve à redire. Les jours se succèdent, invariablement, dans la touffeur de l’été espagnol. Aussi lorsque sa sœur, qu’il n’a pas revue depuis des années, lui écrit une lettre pour lui annoncer le décès de son mari et son arrivée prochaine, il préfère éviter la cohabitation en quittant sur-le-champs son bourg des environs de Tolède. Avec son chien, il prend le premier car pour Montepalomas, le village de son enfance, où il n’était plus retourné depuis la guerre civile.

Ce voyage fait évidemment resurgir des souvenirs qu’il avait choisi d’ignorer. A l’image de son village, qui a été enseveli sous les flots depuis qu’un barrage a été construit, l’histoire de Medianoche, comme celle de tous les Espagnols, a été soigneusement enfouie sous une chape de silence. On ne parle pas de aquello, de ça. Ou bien tout bas, dans un murmure coupable... 
Des massacres, des trahisons, de la torture, des camps, Medianoche n’a jamais rien dit, pas même à son fils. Tant que Franco régnait en maître, mieux valait ne pas montrer qu’on avait soutenu la république. Après la mort de celui-ci, il n’y a plus ni vainqueurs ni vaincus. L’amnésie serait le meilleur terreau de la démocratie...

Mais comment réellement oublier quand une partie de soi vous a été arrachée, quand il faut continuer à vivre alors qu’un frère jumeau a été sommairement exécuté ? 

Dans ce roman, Carine Fernandez revient sur les années sombres de l’histoire de l’Espagne pour tenter de lever le voile qui a été pudiquement posé sur le pays. Nombreux sont aujourd’hui les écrivains espagnols à vouloir évoquer ce passé pour le regarder en face et dire ce qu’il s’est réellement déroulé.

Carine Fernandez, auteure française, participe à ce dessein avec un roman à la fois sobre et sensible, à l'écriture fluide et très accessible.


Lisez également le billet de Kathel

mercredi 11 octobre 2017

Le vertige danois de Paul Gauguin



Bertrand Leclair

Actes Sud, 2014


Il y a quelques jours, je vous parlais d’un ouvrage récemment paru regroupant d’anciens écrits de Bertrand Leclair et rendant compte d’une réflexion sur la personnalité et le geste artistique de Paul Gauguin. Ces différentes études débouchèrent par la suite sur un roman. Cela ne vous surprendra pas - et si vous ouvrez à votre tour ce Chantier Gauguin, sans doute aurez-vous envie de faire la même chose que moi - je me suis précipitée sur Le vertige danois à peine les pages de ce recueil refermées...

Bertrand Leclair a choisi de scruter un moment très précis de la vie de Gauguin, celui où il va définitivement laisser derrière lui sa femme, ses enfants, et renoncer à toute tentative de répondre aux injonctions sociales, pour se consacrer entièrement à la peinture. 

Gauguin est-il cet enragé qui envoya tout au diable pour partir au bout du monde, avec son art pour seul viatique ? Est-il cet albatros célébré par Baudelaire, ce génie incompris, cette victime sacrificielle se résignant à souffrir pour prix de sa création ? Les mythes ont la vie dure, et il faut dire que nous n’aimons rien tant qu’en auréoler nos idoles. 
Mais les choses ne sont jamais si simples, et Bertrand Leclair le sait bien. A travers la lecture attentive de la correspondance de Gauguin ainsi qu’une fine analyse de ses œuvres, il a su déceler la tension qui se jouait au plus intime de l’artiste, dont les quelques mois passés en 1885 à Copenhague furent l’acmé, précipitant ainsi son destin. Et c’est bien cela qui intéresse l’écrivain: entre l’image  du peintre dénué de talent, de raté incapable même de subvenir aux besoins de sa famille que son entourage lui renvoie, et sa conviction profonde d’être un artiste dont le génie finira tôt ou tard par éclater au grand jour, Gauguin oscille, chancelle et peine à se fixer un cap.
Leclair nous le montre dans toute son ambivalence, entre arrogance et désarroi, entre rage et détresse, balançant entre son amour et sa responsabilité de père et l’élan qui le pousse vers la peinture. Il le dépouille de toute aura sulfureuse ou hagiographique pour nous le montrer simplement humain, ce qui signifie dans son cas un être cherchant à atteindre, ou au moins toucher du doigt, quelque chose qui le dépasse.

Dans ce texte d'une splendide densité, avec l’art du mot juste et la force de la formule qui claque, Bertrand Leclair nous permet de pénétrer au plus intime de la psyché de Gauguin pour nous faire vivre ce moment de vertige où l’artiste prit définitivement son essor, fût-ce à son corps défendant. Car c’est bien son épouse - ou la famille de celle-ci, c’est tout comme -, qui le poussa hors du foyer pour le précipiter vers son destin. C’est du moins ce que prétend croire Gauguin. Sans doute lui fut-il plus facile de l’entendre ainsi. Mais une chose est sûre, c’est qu’il mit alors toute sa détermination et sa rage à s'affirmer comme ce sauvage qu’on lui reprochait d’être pour se dédier à ce qui était l’épicentre son existence : la peinture.


Un texte qui apportera sans nul doute un précieux éclairage pour la visite de l'exposition "Gauguin l'alchimiste" qui s'ouvre aujourd'hui même au Grand Palais.





© Delphine-Olympe

samedi 7 octobre 2017

Comment vivre en héros ?

Commentaire La Bibliothèque de Delphine-Olympe

Fabrice Humbert

Gallimard, 2017


Voici un roman que j’avais très envie de lire, tant j’avais été impressionnée par un précédent titre de Fabrice Humbert, La fortune de Sila. Entendez par là que j’avais été assez éblouie par la construction de son récit et plus encore par l’aura qui se dégageait de son personnage principal. 
J’avoue que le titre de ce nouvel opus m’intriguait. Comment vivre en héros ? Non pas pourquoi ou peut-on, ou même doit-on vivre en héros, mais bien comment, indiquant ainsi un singulier postulat de départ. Ne m’étant moi-même jamais pensée comme une héroïne, je me demandais vraiment ce que recelait ce récit...

Poussé par son père, ancien résistant et grand admirateur de Marcel Cerdan, Tristan Rivière dut se mettre à la boxe dès son plus jeune âge. En dépit de son naturel plutôt peureux et de son peu de goût pour les combats, il se révéla plutôt doué, aussi son entraîneur, Bouli Damiel, se prit-il de sympathie pour lui. 
Sur le ring, Tristan parvenait à dominer sa peur et à se composer un masque impassible. Mais le jour où Bouli, passablement éméché, vient chercher des noises à trois brutes dans le métro, Tristan prend ses jambes à son cou et le laisse se faire casser la figure en solo. Bouli sortira du coma, mais Tristan ne se relèvera pas de ce moment de faiblesse qui lui révéla sa véritable nature. Ces quelques instants dévièrent ainsi le cours de son existence, comme, plusieurs années plus tard, quelque trente-huit secondes suffirent à l’inverser de nouveau, lorsqu’une situation similaire se reproduisit. Tandis qu’il était dans un RER, une jeune femme se faisait brutalement alpaguer par une poignée de jeunes hommes qui allaient de toute évidence la violer. A la faveur d’un arrêt, alors que personne ne réagissait au sein du wagon, Tristan, redoutant de vivre à nouveau une situation qu’il n’est jamais parvenu à régler, l’entraîne à l’extérieur juste avant que les portes ne se referment. Trente-huit secondes, c’est le temps qui s’écoula entre le moment où il s’élança et celui où il arrêta sa course effrénée pour regarder la jeune personne qu’il venait de sauver... et qui allait de venir sa femme. Trente-huit secondes qui changèrent donc sa vie.

Le narrateur qui observe et rapporte tout cela ne se prive pas d’interrompre régulièrement le récit pour évoquer les différentes possibilités qui s’offrent aux personnages et rappelle, à travers l’évocation du passé du père de Tristan, que certaines périodes, certains contextes, conduisent inévitablement les individus à révéler ou non leur nature héroïque.

Fabrice Humbert scrute ces moments brefs mais décisifs de l’existence qui peut prendre  un cours ou au autre bien différents selon la voie que l’on emprunte. Ce n’est pas seulement une question d’acte, mais surtout ce que ces choix nous révèlent à nous-mêmes et de nous-mêmes qui les rendent décisifs.

En soi, la réflexion n’est pas inintéressante, et le roman est plutôt agréable à lire. Cependant, le caractère très appuyé de la démonstration et la posture morale qui transparaît m’ont un peu gênée, voire laissée sur ma faim. Le traitement du propos manque un peu de profondeur pour être vraiment convaincant. Autant il y avait de la puissance et de la lumière dans La fortune de Sila, autant ce roman m’a semblé plus poussif. 
Il n’en demeure pas moins que la plume de Fabrice Humbert est d’une fluidité qui rend la lecture plaisante. J’attends donc le roman dans lequel il retrouvera sa véritable puissance romanesque...

mercredi 4 octobre 2017

Chantier Gauguin

Bertrand Leclair

Publi.net éditions, 2017



De longue date, Bertrand Leclair s’intéresse à Paul Gauguin. En 2003, pour le centenaire de la mort du peintre, l’écrivain avait donné à France Culture un feuilleton qui retraçait son parcours. Cette même année, il avait écrit une postface à un ouvrage de l’artiste, Racontars de rapin, que le Mercure de France rééditait alors. Enfin, dans le cadre de leur collection «FolioPlus Philosophie», les éditions Gallimard commandèrent à Bertrand Leclair de courtes études de tableaux destinés à figurer en couverture de textes classiques. Ainsi commenta-t-il la grande toile intitulée D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? qui allait être associée au Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, de Jean-Jacques Rousseau, et une œuvre d’Emile Bernard, qui fut un temps très lié à Gauguin, Madeleine au bois d’amour, qui devait servir de frontispice à La volonté de savoir, de Michel Foucault, et qui cristallisa des enjeux tant affectifs que picturaux au sein du groupe de Pont-Aven. 
Quelques années plus tard, en 2014, Bertrand Leclair publierait chez Actes Sud un roman intitulé Le vertige danois de Paul Gauguin.

En mars 2008, ces trois premiers ensembles de textes étaient réunis pour être publiés dans la maison que venait de fonder François Bon. Il s’agissait alors d’une édition purement numérique. A l’occasion sans doute de la rétrospective que le Grand Palais consacre dès ce mois-ci à Gauguin, une édition papier vient d’être publiée.

Il se dégage de ces textes composites le portrait d’un homme qui mettait son œuvre au-delà de toute contingence matérielle ou affective. Gauguin est un autodidacte venu tardivement à la peinture. Il n’en avait pas moins une conscience très aiguë de la rupture qu’il imposait avec les formes artistiques qui le précédaient. Si l’on peut voir à travers notamment sa correspondance qu’il ne cessa d’espérer le succès de ses tableaux  ou la reconnaissance à venir de son travail, l’incompréhension du public et des critiques n’entama jamais sa détermination. Il s’acharna au contraire à être ce sauvage qu’il revendiquait, à l’opposé de l’artiste appliqué à maîtriser les techniques transmises par ses aînés. Il se voulait un être libre de faire voler en éclats les canons esthétiques classiques et les conventions pour mettre au jour une manière nouvelle, singulière, de voir et représenter le monde. Aux yeux de Gauguin, l’artiste est celui qui a le droit (le devoir ?) de tout oser, ce qui signifie tout oser dans son œuvre comme dans sa vie, celles-ci étant intimement liées. Il ne s’en priva pas et paya cette audace au prix fort, celui du mépris et du rejet.

A travers les différentes approches qu’il a choisies et en se concentrant sur certains moments cruciaux de la vie de Paul Gauguin (les deux séjours en Polynésie, l’épisode de Pont-Aven, les quelques semaines de compagnonnage avec Van Gogh…), Bertrand Leclair parvient à circonscrire – ou au moins approcher – la nature du geste artistique du peintre et, évidemment, la valeur existentielle qu’il renfermait.

Inutile de préciser que ce recueil constitue un excellent prologue à l’exposition qui s’ouvre dans quelques jours au Grand Palais pour (re)découvrir l’œuvre de cet immense peintre. 



Paul Gauguin, D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? 1897-1898, musée des Beaux-Arts de Boston


Emile Bernard, Madeleine au Bois d'Amour, 1888, musée d'Orsay

 

mercredi 27 septembre 2017

David Bowie n’est pas mort

Sonia David

Robert Laffont, 2017



A un an d’intervalle, Hélène perd sa mère, puis son père. Evidemment, dans ces moments-là, on regarde dans le rétroviseur, et la disparition rebat les cartes de la géographie familiale.
La mère d’Hélène était un personnage atypique qui ne songeait qu’à se singulariser et cherchait en permanence à être l’objet de toutes les attentions. Pour Hélène comme pour ses deux sœurs, il paraissait impossible de s’affirmer sans s’affranchir totalement de celle qui occupait tout l’espace. Son écrasante personnalité fit rapidement voler en éclat la cellule familiale. Le mari partit avec la babysitter, tandis que le lien entre les trois filles se fit de plus en plus distant.

Avec la mort, les souvenirs remontent. Les affaires que l’on découvre, les lettres que l’on retrouve, les réactions des connaissances renvoient une autre image des défunts. On croyait s’être forgé une carapace, on s’était fait une idée que l’on pensait définitive sur les différents membres de sa famille, et voilà que les lignes bougent, imperceptiblement.

Hélène résiste pourtant. C’est par ricochet qu’une autre mort va venir ébranler l’édifice de ses certitudes. Lorsqu’elle apprend la mort de Bowie, les digues de sa mémoire sautent et elle s’effondre en larmes, alors qu’elle n’avait pas, ou si peu, pleuré lors du décès de sa mère.
Elle réalise tout ce que Bowie, qui avait été l’idole d’Anne, sa sœur aînée, cristallisait alors d’opposition aux parents tout en ouvrant vers une forme de complicité avec elle-même.

Avec ce livre, Sonia David évoque la famille et les liens qui unissent - ou pas - les différents membres qui la composent. Beaucoup de choses paraissent justes, notamment dans la manière dont les uns et les autres élaborent des stratégies pour déjouer les rancœurs ou les incompréhensions, la manière dont on peut se construire par rapport à une histoire et une culture familiales.
Est-ce le caractère profondément intime du sujet ? La douleur, l’angoisse qu’il ne peut manquer de susciter ? L’auteure a choisi de le traiter avec une certaine distance. L’humour dont ne se départ pas la narratrice permet souvent de contenir l’émotion. Il me semble pourtant qu’à vouloir la tenir à l’écart, le texte y a perdu un peu de chair. J’aurais, pour ma part, aimé être plus en empathie avec les personnages, ressentir plus de chaleur. Mais face à la question de la mort, chacun développe ses propres mécanismes de protection...

samedi 23 septembre 2017

Le livre que je ne voulais pas écrire

Erwan Larher

Quidam, 2017



Dans la vie d’Erwan Larher, il y a deux piliers : la littérature et le rock. C’est ainsi qu’il s’est trouvé au Bataclan un certain soir de novembre 2015...

Une balle. Dans les fesses. Il s’en est sorti vivant. Ironie du sort, le livre qu’il était en train de terminer s’intitule Marguerite n’aime pas ses fesses.
«Tu dois raconter», le pressent ses amis. «Tu es écrivain, qui mieux que toi pourrait témoigner ?»
Mais quelle légitimité aurait-il ? Et quel rapport cela aurait-il avec son travail d’écrivain ? Il veut être lu pour de bonnes raisons, ne surtout pas prêter le flanc au sensationnel... 
Pourtant, est-ce l’effet d’une force intérieure ? La prise de conscience qu’il se joue quelque chose qui le dépasse et qui l’autoriserait de ce fait à prendre la parole ? Le regard que posent tous ceux qui ont été atteints par cette déflagration sur celui qui a été touché jusque dans sa chair ? La nécessité d’écrire finit par s’imposer. 
Reste la question de la forme. Il lui est impossible d’écrire sur. Les mots demeurent impuissants à restituer le chaos, l’enfer, le bruit, la peur... Et puis il se méfie de la notion de réel. L’écriture est toujours une construction mentale, l’objectivité n’existe pas. Alors il va écrire autour, ce sera un «objet littéraire»...

Et quel objet ! Erwan Larher ne raconte pas la nuit qu’il a passée. Ou si peu. Quelques flashes au fil du texte nous donnent une petite idée de ce qu’il a pu voir, entendre et ressentir. Son récit, sa vision de cette effroyable nuit n’en sont qu’une parmi d’autres. A ce moment-là, chacun de nous s’est senti menacé, attaqué, chacun a pu craindre pour un proche, une connaissance, chacun gardait les yeux rivés sur son portable, un écran de télévision ou son fil d’actualité Facebook. 
C’est précisément ce que firent sa famille, ses amis, qui restèrent de longues heures durant sans savoir ce qu’il était advenu de lui, qui avait oublié son téléphone chez sa compagne... Erwan Larher a choisi de convoquer le témoignage de proches et de connaissances plus éloignées, et les insère au sein de son livre. Il évoque également des souvenirs plus ou moins anciens, raconte ce qui a suivi, fait part de ses questionnements, de ses angoisses, il parle du regard des autres... Il démultiplie les points de vue, change constamment de perspective - allant même jusqu’à se glisser dans la peau des terroristes - et donne ainsi une vision synoptique de l’événement. Il nous embarque avec lui, nous intègre dans son récit. Loin de se poser en victime sacrificielle, il ne cesse de s’interroger sur sa place, sur sa prise de parole, sur la manière dont les autres, ceux qui étaient à l’extérieur de la salle de concert, ont vécu le drame.
Pas un seul instant il ne donne dans le pathos. Il a au contraire l’élégance de nous faire sourire, et même rire, parfois. 

Erwan Larher a écrit un livre généreux et puissant, intelligent et bienveillant qui interroge autant le monde dans lequel nous vivons que la manière dont la littérature peut nous permettre de l’appréhender, un livre dans lequel chacun peut se retrouver, un livre dans lequel la dimension collective prend le dessus sur le drame individuel. 
Il nous offre un magnifique objet littéraire.

Surtout, ne vous laissez pas rebuter par son sujet. Lisez-le, il fait un bien fou !


Au cas où je ne vous aurais pas complètement convaincu(e), courrez lire les très beaux billets de CharlotteNicole ou Caroline, sans oublier celui d'Emmanuel



jeudi 14 septembre 2017

La disparition de Josef Mengele

Olivier Guez

Grasset, 2017



Ce livre est l’un de ceux dont on parle beaucoup en cette rentrée et il est d’ores et déjà en lice pour divers prix littéraires. J’avoue que j’étais très intriguée et je me le suis donc procuré dès mon retour de vacances.
Quelques jours après l’avoir refermé, je m’interroge encore à son sujet. Pas sur sa qualité, ni sur son intérêt, qui sont indéniables. La manière dont Olivier Guez retrace la fuite et la vie après la guerre de celui qui perpétra à Auschwitz les pires crimes que l’on puisse imaginer, celui que l’on appelait l’Ange de la mort - ce qui dit assez la cruauté dont il se rendit coupable - est saisissante. Comme l’est la capacité de l’auteur à se glisser dans l’esprit de cet homme pour tenter de comprendre comment, si tant est que cela soit possible, il a pu commettre de telles atrocités.
On le suit donc de 1949, lorsqu’il quitta l’Allemagne, à 1979, date de sa mort, à travers différents pays d’Amérique latine, en particulier l’Argentine, qui se révéla tout à fait accueillante pour les criminels nazis. On découvre tous les soutiens dont de tels personnages purent bénéficier - familiaux, réseaux de sympathisants - mais aussi comment l’évolution de la situation politique internationale put leur permettre d’échapper à la traque dont ils faisaient l’objet. C’est extrêmement documenté et tous les éléments sont présentés avec autant de clarté que de cohérence.

En fait, c’est bien cela qui me pose question : j’avais davantage l’impression de lire un document qu’un roman - qui est quand même le terme apposé sur la couverture. En le lisant, je ne cessais de me demander en quoi ce livre était bien un roman. Sans doute dans la liberté que s’est accordée Olivier Guez d’imaginer des dialogues, de reconstituer des scènes de la vie quotidienne de Mengele, de restituer ses pensées, ses peurs. Autant de licences que ne s’autoriserait guère un historien... Et c’est ce que que j’ai particulièrement apprécié : cette tentative pour entrer dans la tête d’un homme afin de saisir la manière dont on peut justifier de la barbarie. Car Mengele n’a jamais manifesté le moindre remords, bien au contraire. Il n’a jamais cessé de prétendre qu’il avait accompli une mission au nom d’une raison supérieure, celle de la pureté de la race. Et cette attitude, cette persévérance dans l’horreur, même après que le régime qui commanda ces crimes eût été vaincu, sont sans doute aussi terrifiantes que les crimes eux-mêmes. D’autant plus terrifiantes, nous rappelle Guez dans les dernières lignes de son livre, qu’à tout instant, si l’on n’y prend garde, peuvent surgir des âmes noires prêtes à justifier et perpétrer à nouveau ces horreurs...

Au bout du compte, et si l'on pourrait disserter des jours sur les contours de ce genre littéraire, je me dis que si ce récit n’avait pas été estampillé «roman», je ne l’aurais sans doute pas lu... et, très honnêtement, ça aurait été dommage. Mais j'avoue que je me ferais un plaisir, si l'occasion m'est donnée, d'aller titiller l'auteur sur cette question !


Voir aussi les avis d'Eva et de Virginie