mercredi 16 août 2017

La chambre des époux

Eric Reinhardt

Gallimard, 2017



Avant d’entrer dans le vif du sujet, ami lecteur qui t’aventures par ici, j’aimerais te mettre en garde : si tu ne supportes pas les écrivains qui se mettent en scène, si tu es irrité par les auteurs qui font de leur processus de création la matière même de leurs livres, si tu penses que la sphère intime d’un homme doit rester à la porte de son œuvre, alors sans doute n’auras-tu pas envie de me suivre.
Si, au contraire, tu apprécies qu’un auteur joue avec toi pour t’entraîner dans les méandres des relations qu’entretiennent fiction et réalité, alors prépare-toi à te perdre avec délices dans le labyrinthe construit par Eric Reinhardt. Parce que ce roman-là, dans son genre, c’est de la bombe !

Le sujet en est pourtant plus qu’austère, glaçant : Eric Reinhardt - et c’est bien lui qui prend la parole au début du livre - évoque le combat livré par sa femme contre le cancer. Dans cette lutte sans merci, elle fut épaulée par son époux. Plus qu’épaulée : soutenue, portée, amenée à se dépasser par le truchement de la création littéraire. Il fut en effet entendu entre eux que les efforts qu’elle livrerait contre la maladie se doubleraient de ceux de son mari pour écrire le roman qui allait être Cendrillon. C’est donc dans les singulières coulisses de l’écriture de ce livre que Reinhardt nous invite à entrer.
Si l’œuvre se nourrit d’une urgence et surtout d’une sève qui lui sont communiquées par le désir éperdu de vie de son auteur, elle communique en retour la sienne à cette femme assiégée par le mal qui en écoute quotidiennement l’avancée. La vie et l’œuvre se nourrissent mutuellement pour finalement se confondre en une énergie vitale hors du commun. 
De ce fait, l’œuvre et les conditions de sa création ne formant plus qu’un, l’écrivain racontant en vient à devenir le personnage principal du roman en train de s’écrire, évoquant le livre qu’il a écrit pour soutenir sa femme - ou le livre qu’il aurait pu écrire. La mise en abîme se démultiplie, exactement comme si l’écrivain se tenait entre deux miroirs renvoyant son image à l’infini. C’est vertigineux et très habilement fait. 
On relit ainsi certaines lignes écrites plusieurs pages auparavant, avec toutefois des changements de noms, des changements de profession, des nuances, de légers décalages, des petits riens qui disent combien la fiction offre un vaste champ de possible et laisse de liberté. Elle dit la manière dont la littérature peut s’emparer du réel pour le déformer, le magnifier, le recréer à sa guise. 

Reinhardt s’amuse à nous faire perdre pied, glissant parfois inopinément du je au il, d’un personnage à son double, sans que l’on s’en rende toujours bien compte, nous obligeant à nous interroger et à revenir quelques pas en arrière. 

Je sais que ce livre en irritera plus d’un. Reinhardt s’y expose sans pudeur. Il serait pourtant dommage de ne pas tenter l’aventure. Au-delà de l’exercice, auquel on peut  adhérer ou non, l’écrivain possède une plume remarquable qui m’a fait goûter chacun de ses mots. Et puis, quoi qu’en disent certains, il sait aussi se jouer de lui, et il m’est arrivé, en dépit de la gravité du sujet, de sourire. Et surtout d’être très touchée. 
Intelligence, style et émotion, ce livre qui célèbre la vie et la littérature réunit tout ce que je peux attendre d'un roman. 


Roman lu dans le cadre d’une opération Masse critique privilégiée de Babelio. J'avais été ravie de cette proposition, ayant précédemment beaucoup apprécié L'amour et les forêts. Merci donc à Babelio et Gallimard pour ce très bel envoi.


mardi 1 août 2017

Trahir

Helen Dunmore

Mercure de France, 2017


Traduit de l’anglais par Antoine Bargel


URSS, 1953

En ces instants un peu délétères, où la vie semble suspendue et où, en attendant de prendre à mon tour mes quartiers d’été, je vois passer sur les réseaux sociaux plus de photos de vacances que de commentaires littéraires, j’avais envie d’un livre qui m’emporte, un livre doté d’un puissant souffle romanesque. Curieux, me direz-vous, d’avoir choisi l’URSS des années cinquante et l’histoire d’un médecin chargé de soigner le fils d’un haut responsable de la police secrète atteint d’un cancer... Mais je crois que j’avais en tête les amples sagas des grands écrivains russes...

Hélas, Helen Dunmore ne possède pas la puissance romanesque d’un Vassili Axionov, l’auteur de la fabuleuse Saga moscovite.
Certes, le propos est intéressant. L’auteure s’est inspirée du complot des blouses blanches, ultime délire paranoïaque du Petit père des peuples qui, peu de temps avant sa mort, entraîna l’arrestation et la condamnation de plusieurs médecins juifs, accusés d’avoir assassiné deux dirigeants soviétiques. Même si cela n’a aujourd’hui plus rien d’une découverte, l’auteure dépeint assez bien la peur qui suinte à la moindre parole, à l’évocation de certains noms, la méfiance généralisée et l’absurdité de l'amère comédie qui régit toute forme d’interaction sociale. 
L’histoire est plutôt bien construite et tout à fait convaincante, ce qui m’a permis de lire ces quelque 450 pages d’une traite et sans ennui. Mais sans transport non plus. Sans doute est-ce dû au classicisme, voire à la platitude du style de l’auteure. Ou peut-être à sa propension à rester en surface des choses, sans chercher s’attarder sur la psychologie des personnages...
Bref, l’un de ces romans plaisants qui ne me laissera cependant pas un souvenir impérissable...


mercredi 26 juillet 2017

Marcher droit, tourner en rond

Emmanuel Venet

Verdier, 2016



Bas les masques !

Quel petit bijou que ce texte fulgurant, dont je dois la lecture à Sandrine !

Un homme d’une quarantaine d’années assiste aux obsèques de sa grand-mère. Loin d’afficher une mine éplorée, comme toute l’assemblée, il s’interroge au contraire sur le discours laudatif qui est prononcé à cette occasion par une femme qui la connaissait d’ailleurs à peine : sa grand-mère n’était pas exactement le genre de personne généreuse et tolérante que l’on veut bien dépeindre devant la bière... 
C’est que notre homme est atteint du syndrome d’Asperger. Les conventions sociales, il ne connaît pas. Du moins est-il totalement rétif à les observer, car il comprend exactement ce qui se joue. Doué d’une intelligence peu commune, il s’étonne de ce que l’on puisse ainsi se payer d’illusions et, plutôt que de participer à cette comédie humaine, préfère quant à lui s’intéresser au scrabble et aux catastrophes aériennes dont la connaissance encyclopédique lui permet d’expliquer les causes par la plus implacable logique. Une logique qui l’amène à poser toujours les questions qui dérangent, provoquant ainsi l’effroi et le rejet de ses proches.

Le temps de la cérémonie, il va se livrer à une réflexion parfaitement jouissive, passant en revue l’ensemble des membres de sa famille, qu’il dépouille de son vernis de respectabilité afin d’en révéler toute la mesquinerie et les faux-semblants, pour finir par appliquer ce traitement à l’ensemble du corps social.

C’est vif, percutant, incroyablement drôle et acide. 

J’ai le sentiment toutefois que l’auteur a quelques comptes à régler avec avec la gente féminine, qui paraît sous sa plume particulièrement habile à la dissimulation et à duplicité. Moyennant quoi, les hommes apparaissent quant à eux d’une insondable faiblesse. 
C’est à se demander quel est le vice le plus fâcheux...


A découvrir également chez Hop ! sous la couette



vendredi 14 juillet 2017

Guérilla Social Club

Marc Fernandez

Préludes, 2017


L'ombre du condor

Un petit passage à vide côté lecture - une demi-douzaine de livres commencés et abandonnés au pied de mon lit au bout de quelques pages seulement - m’a conduite à me tourner une nouvelle fois vers le genre policier : l’envie d’une lecture aisée et addictive, capable de capter mon attention passagèrement troublée. Pour autant, n’étant pas fan de thrillers - des textes que je trouve souvent gratuits et sans profondeur -, je n’étais pas prête à me jeter sur n’importe quel best-seller réputé efficace...

Or Marc Fernandez venait de publier un second roman. Le premier, Mala vida, se situait de nos jours en Espagne, mais plongeait ses racines dans l’époque sombre du franquisme pour en révéler un aspect méconnu, l’existence d’un trafic de bébés volés. Un polar comme je les aime, noir, mais sans surenchère de détails sordides, et solidement ancré dans un contexte socio-historique. La couverture de ce nouveau roman reprenant la même charte graphique que le premier, avec le même code couleur, tout semblait m’indiquer que j’allais retrouver le même univers.

En effet, Marc Fernandez met de nouveau en scène les héros de son précédent roman : le ténébreux Diego, journaliste radio animant une émission vedette sur une chaîne de radio publique dans laquelle il tente chaque semaine de révéler les dessous d’une affaire criminelle ; Ana, transsexuelle argentine, prostituée avant de devenir détective après avoir fui la dictature, et Isabel, une brillante avocate franco-espagnole au service de la cause des femmes.
L’action se situe entre Madrid, Paris, Buenos Aires et Santiago du Chili. Des meurtres y ont été commis mais ne semblent pas avoir avoir de lien entre eux. Pourtant, à y regarder de près, les victimes, qui ont subi de terribles sévices avant d’être assassinées, sont toutes d’anciens opposants aux régimes dictatoriaux d'Amérique latine. Et Carlos, l’ami Chilien de Diego, a lui-même reçu des menaces de mort...

Les nostalgiques des régimes qui ensanglantèrent l’Amérique latine seraient-ils en train de préparer leur retour ? C’est ce que différents événements laissent craindre. L’ombre de l’opération Condor, menée conjointement dans les années 70 par les militaires argentins, chiliens, boliviens et brésiliens, notamment, pour éradiquer toute forme d’opposition et de guerilla, semble dangereusement planer sur le continent...

Plus encore que dans Mala vida, Marc Fernandez, nous offre un roman au rythme et à l’intrigue parfaitement maîtrisés, que j’ai lu d’une traite. J’ai pris plaisir à retrouver ses personnages, qui m’avaient déjà largement séduite dans le premier opus.
Si ceux-ci sont voués à devenir des héros récurrents et si le style et la maîtrise narrative de Fernandez continuent ainsi de gagner en maturité, nul doute que je me jetterai sur ses prochains romans !

dimanche 9 juillet 2017

La tresse

Laetitia Colombani

Grasset, 2017


 Smita, Giulia, Sarah ou la condition des femmes

Le voici donc, le phénomène littéraire du moment, le livre qui s’est hissé parmi les meilleures ventes actuelles, alors que son auteure était jusqu’ici totalement inconnue ! Souvent - mais pas toujours -, je me tiens à l’écart de ces romans dont tout le monde parle. Pas par snobisme littéraire, non - en tout cas pas uniquement ! - mais pour les mêmes raisons qui me font passer très rapidement sur les sites dits incontournables des destinations touristiques pour aller me perdre dans les endroits plus méconnus, dont personne ne parle : c’est souvent là que l’on découvre les plus beaux trésors...
Bref, La tresse ayant été sélectionné par le comité de lecture des 68 Premières fois, c’était l’occasion de faire une entorse à mes principes !

Vous le savez sans doute, il s’agit de trois histoires de femmes, sur trois continents, illustrant dans trois registres différents le combat que les femmes doivent livrer, où qu’elles se trouvent et quelle que soit leur situation, pour conquérir une place égale à celle des hommes, voire pour simplement exister. C’est un sujet qui bien évidemment me touche, les luttes féministes étant à mon sens loin d’être un combat d’arrière-garde. 
Smita, Indienne intouchable réduite à vider à mains nues les latrines des habitants de son village pour espérer être rémunérée de quelque reste de nourriture, Sarah, brillante avocate canadienne élevant seule ses trois enfants, sacrifiant tout à sa vie professionnelle pour espérer obtenir la reconnaissance qu’elle mérite, et Giulia, soumise au patriarcat de la société sicilienne, représentent ainsi quelques-uns des archétypes féminins d’aujourd’hui. En tant que femme, ces tranches de vie ne peuvent que susciter en moi un sentiment de révolte. 
Mais j’avoue que la forme littéraire m’a laissée un peu sur ma faim. Le roman est bref : 224 pages pour raconter trois destins, c’est peu pour faire place au développement psychologique des personnages et à la mise en place d’un contexte socio-historique.
On passe alternativement de l’une à l’autre de ces héroïnes, sans avoir le temps de s’attacher à elles ni d’éprouver de véritable empathie. Du coup, alors même que j’ai conscience que ces personnages renvoient à de terribles réalités, ils me paraissaient  caricaturaux. En outre, la façon dont les trois récits s’entremêlent m’a paru un peu cousue de fil blanc.

Je ne dirais pas que je me suis ennuyée ni que j’ai passé un désagréable moment avec ce livre. Il est extrêmement facile à lire et joue sur une corde sensible qui peut, manifestement, toucher son public. Mais d’un point de vue littéraire, disons que je le trouve un peu faible. Cependant, s’il peut contribuer à faire prendre conscience de la persistance des inégalités entre les sexes et de la nécessité de défendre encore et toujours les droits des femmes en tout point du monde, alors souhaitons qu’il continue de connaître le succès !


Ma chère Nicole a quant à elle été nettement plus enthousiaste; de nombreux billets à lire, notamment ceux de L'Ivresse littéraire ou d'Henri-Charles Dahlem  


De la bombe de Clarisse Gorokhoff, Gallimard
Elle voulait juste marcher tout droit
de Sarah Baruck, Albin Michel
La plume de Virginie Roels, Stock
La sonate oubliée de Christiana Moreau, Préludes
La téméraire de Marie Westphal, Stock 
La tresse de Laetitia Colombani, Grasset
Le coeur à l'aiguille de Claire Gondor, Buchet-Chastel
de Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Maestro de Cécile Balavoine, Mercure de France
Marguerite de Jacky Durand, Carnets Nord
Marx et la poupée de Maryam Madjidi, Le Nouvel Attila 
Mon ciel et ma terre de Aure Attika, Fayard
Ne parle pas aux inconnus de Sandra Reinflet, Jean-Claude Lattès 
Nous, les passeurs de Marie Barraud, Robert Laffont 
Outre-mère de Dominique Costermans, Luce Wilquin 
Presque ensemble de Marjorie Philibert, Jean-Claude Lattès
Principe de suspension de Vanessa Bamberger, Liana Levi

samedi 24 juin 2017

Maestro

Cécile Balavoine

Mercure de France, 2017



Voyage au bout d'une passion

Décidément, après Van Gogh, voici qu’il m’a été donné l’occasion de lire, grâce au groupe des 68 Premières fois, un autre texte inspiré par un monstre sacré. C’est du côté de la musique, cette fois, que l’auteure est allée chercher l’inspiration. Un art qui m’est sans doute moins familier que la peinture, puisque j’avoue fréquenter avec beaucoup plus d’assiduité les musées que les salles de concert. Mais avec Mozart, puisque c’est de lui qu’il s’agit, je me sentais tout de même en terrain connu...

Depuis sa plus tendre enfance, Cécile, la narratrice, a une passion : Mozart. Et quand je dis passion, je devrais plutôt parler de dévotion. Car Cécile ne se contente pas d’écouter Sa musique, dont elle connaît chacune des pièces. Elle a lu toute Sa correspondance, a passé des vacances à Salzbourg, où elle a bien entendu visité Sa maison natale, avant d’y retourner plus tard poursuivre des études. Elle sait à quelle période de Sa vie correspond chaque morceau, dont elle ressent jusque dans sa chair les émotions qui y sont liées. Ne vous étonnez pas de cette graphie : c’est celle qu’emploie l’auteure lorsqu’elle évoque Celui qui occupe constamment son esprit. Car je ne dirais pas que Cécile aime Mozart. Non, elle est habitée par Lui.
Mais cette obsession, elle le sait, est difficilement concevable et compréhensible. Elle a donc appris à la dissimuler. A l’adolescence, lorsqu’on l’interrogeait sur ses goûts musicaux, elle affirmait écouter Police... mais faillit bien un jour se trahir lorsqu’elle alla jusqu’à prétendre qu’en revanche elle n’aimait pas Sting !
Parvenue à l’âge adulte, Cécile semble avoir réussi à imposer une distance entre elle et l’objet de son admiration. Mozart a cessé de hanter ses jours et ses nuits. A l’aube de ses quarante ans, elle a enfin ouvert son cœur à un homme et semble même en passe d’envisager une liaison stable avec lui.
Jusqu’au moment où elle entre en contact avec Maestro.
Dans un cadre professionnel, elle est amenée à interviewer un illustre chef d’orchestre. Bien que l’entretien se déroule par téléphone, entre eux s’opère immédiatement une étonnante alchimie. Ils parlent le même langage, vibrent des mêmes émotions, la musique confère à leur vie une égale intensité. Ils entrent aussitôt en communion, et Cécile retrouve avec Maestro la ferveur qui l’avait un instant quittée...

Etonnante déclaration d’amour à la musique et à l’incarnation du génie artistique qu’est Mozart, ce texte écrit d’une plume trempée dans l’encre de la passion se révèle parfois troublant, tant l’héroïne semble possédée par un feu dévorant. Il y a dans ce texte un caractère mystique qui cherche désespérément à s’incarner. Mais c’est bien la rencontre entre ces deux dimensions qui donne à ce texte sa puissance et son charme singulier.



Nicole a écrit un très beau billet ; Joëlle est également tombée sous le charme

Et pour ceux qui voudraient prolonger leur lecture, une exposition sur Mozart se tient actuellement à Paris, à la bibliothèque-musée de l'Opéra





De la bombe de Clarisse Gorokhoff, Gallimard
Elle voulait juste marcher tout droit
de Sarah Baruck, Albin Michel
La plume de Virginie Roels, Stock
La sonate oubliée de Christiana Moreau, Préludes
La téméraire de Marie Westphal, Stock 
La tresse de Laetitia Colombani, Grasset
Le coeur à l'aiguille de Claire Gondor, Buchet-Chastel
de Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Maestro de Cécile Balavoine, Mercure de France
Marguerite de Jacky Durand, Carnets Nord
Marx et la poupée de Maryam Madjidi, Le Nouvel Attila 
Mon ciel et ma terre de Aure Attika, Fayard
Ne parle pas aux inconnus de Sandra Reinflet, Jean-Claude Lattès 
Nous, les passeurs de Marie Barraud, Robert Laffont 
Outre-mère de Dominique Costermans, Luce Wilquin 
Presque ensemble de Marjorie Philibert, Jean-Claude Lattès
Principe de suspension de Vanessa Bamberger, Liana Levi

samedi 17 juin 2017

La veuve des Van Gogh

Camilo Sanchez

Liana Levi, 2017


Traduit de l’espagnol (Argentine) par Fanchita Gonzalez Batlle


Van Gogh : Vincent, Théo, Johanna et les autres

Van Gogh, je suis comme tout le monde, j’adore ! Comme beaucoup, je connais la relation très forte qui l’unissait à son frère Théo, avec lequel il échangea une correspondance nourrie. Et puis, bien sûr, j’ai en tête le mythe de l’artiste maudit, qui vécut dans une extrême précarité, n’ayant jamais vendu de son vivant, alors que ses toiles prirent une valeur considérable après sa mort...
Van Gogh, c’est comme Rimbaud ou Mozart. Ce sont des icônes dont on connaît - plus ou moins bien - les œuvres, et dont la figure nous est familière. Leur vie tumultueuse et l’incompréhension, voire le rejet dont ils firent l’objet de la part de leurs contemporains, enflamment notre imaginaire, non moins que leur personnalité hors du commun. 

Pourtant, lorsque sort un film ou un roman qui retrace leur existence, on s’aperçoit bien souvent que l’on n’en a que des images déformées, sublimées. Bref, que le monstre sacré s’est substitué à l’homme et à l’artiste qu’ils furent.
Camilo Sanchez, dont c’est le premier roman, a voulu essayer de retrouver l’homme derrière la légende.
Mais, puisqu’on ne regarde pas le soleil en face, il a choisi de poser ses yeux sur Théo et surtout sur la femme de celui-ci, Johanna, qui ne rencontra guère plus de trois ou quatre fois son beau-frère. Mais elle avait de quoi s’interroger sur cet homme auquel son mari ne survécut pas plus de six mois. Après la disparition des deux frères, c’est par la lecture des quelque 650 lettres que Vincent envoya à Théo qui les conserva jalousement qu’elle put comprendre quelle était la nature de leur relation. Surtout, elle découvrit peu à peu ce qui habitait l’artiste, sa manière de travailler et de percevoir le monde. A l’aide aussi de l’une des sœurs Van Gogh, dont elle se rapprocha, elle apprit quelques secrets de famille. Plus encore que du vivant de Vincent, Johanna se sentit une proximité avec lui, son regard sur sa peinture évolua, au point qu’elle se sentit dépositaire d’une mission : celle de sauvegarder et faire reconnaître son œuvre.

Camilo Sanchez restitue ainsi, par petites touches, un portrait sensible de l’artiste, un portrait qui n’occulte pas la dimension sulfureuse du personnage, mais que l’on ne perçoit que comme un lointain écho, évitant ainsi d’en altérer les traits. 

Et puis, il nous invite à entrer dans l’intimité d’une femme courageuse et déterminée, à laquelle il rend un bel hommage. Elle fut certainement, après son époux, la plus zélée des défenseurs de l’œuvre de Vincent et sans doute lui doit-on beaucoup dans la connaissance que nous avons de lui.